Les profils critiques sont également qualifiés de profils à risque, car leurs attitudes, leurs réactions ou leur impulsivité peuvent entraîner des débordements incompréhensibles, voire dangereux, pour ceux qui ne savent pas les anticiper.
Certains profils critiques, comme l’intoxiqué ou le psychotique, ont une altération ponctuelle ou permanente de la capacité de contrôle de leur comportement. D’autres, comme l’érostratique ou le suicidaire, sont prêts à mener des actions dramatiques pour eux ou pour leur entourage afin d’atteindre leur objectif. Dans tous les cas, un profil critique pourra basculer dans un comportement extrême qui pourrait mettre en péril la relation en général, et les personnes directement exposées plus spécifiquement.
Du fait de leur diversité et de leur imprévisibilité, les profils critiques sont particulièrement difficiles à gérer, et leur détection précoce permet d’anticiper leurs comportements dangereux pour en minimiser les risques associés.
1. LE SUICIDAIRE
Rendez-vous entre un infirmier libéral et une patiente traitée pour une maladie invalidante.
– Alors, madame Rose, comment allez-vous ce matin ?
– Oh, vous savez, ça ne s’arrange pas…
– Vous avez pris vos médicaments, tous ceux qui vous ont été prescrits ?
– Les médicaments, les soins, tout ça, vous savez comme moi que ça ne sert plus à grand-chose dans mon état.
– Oh, il ne faut pas dire ça, je trouve que vous avez repris des couleurs.
– En tout cas, vous avez été très gentil avec moi.
– Mais je vais continuer à l’être, vous savez.
– Oui, mais cela va bientôt s’arrêter, et je serai enfin tranquille.
– Pourquoi vous me dites cela ?
– Ne vous inquiétez plus pour moi, j’ai tout préparé, mes affaires sont réglées.
– Vous n’envisagez pas de faire une bêtise ?
– …
Dans un tiroir de la table de nuit, l’infirmier découvrira plus de vingt boîtes de somnifères visiblement gardées par sa patiente pour mettre fin à ses jours…
Définition
Le terme « suicidaire » caractérise un individu régulièrement tenté par le suicide ou qui évoque de manière insistante le fait de mettre fin à ses jours. Pour le suicidaire, le passage à l’acte est perçu comme une solution acceptable à la situation de détresse ou de douleur physique ou morale qu’il traverse et qu’il juge insupportable.
La volonté d’autolyse peut être le fait d’un malaise lancinant et durable, comme peuvent le ressentir un mélancolique ou un dépressif, ou le fait d’un événement ponctuel, par exemple lors de l’annonce d’une maladie grave ou la perte d’un emploi.
De manière générale, il est important de distinguer le suicidaire du suicidant. Le suicidaire évoque son suicide, de manière plus ou moins explicite, et envisage le projet de manière construite, soit en le verbalisant, soit en procédant à l’acquisition des moyens de son acte (poison, arme, outils…). Le suicidant, quant à lui, a déjà entamé le passage à l’acte ou est en train de le commettre. Dans le cadre d’une négociation, hormis pour les négociateurs de crise, nous avons généralement affaire à des suicidaires et rarement à des suicidants.
À privilégier
Toujours le prendre au sérieux
La manifestation d’une volonté suicidaire doit faire l’objet d’une attention particulière immédiate. Il existe en effet un mythe persistant autour du suicidaire : ceux qui en parlent ne passent jamais à l’acte. C’est faux : nos expériences montrent que plus de 70 % des suicidaires deviennent des suicidants, et certaines études annoncent près de 80 % de passages à l’acte.
– Quand nous parlions de notre projet tout à l’heure, tu as dit que tu ne serais peut-être plus là pour le mener à bien ?
– Oui, je pense que vous terminerez le projet sans moi.
– Tu penses à quelque chose de grave, quand tu dis cela ?
– Oui.
– Tu m’inquiètes, car tu as l’air très sérieux.
– Oui, je suis très sérieux, je crois que j’ai pris ma décision.
– Tu parles de faire quelque chose d’irréversible ?
Quand une personne manifeste le désir de mettre fin à ses jours, c’est que sa situation est telle qu’elle n’envisage pas d’autre solution : il s’agit donc d’un cas grave qui ne doit jamais être pris à la légère.
Verbaliser la volonté d’autolyse
Verbaliser le suicide n’a jamais poussé l’autre à passer l’acte. En mettant des mots sur l’action elle-même, on permet au suicidaire de réaliser l’ampleur et les conséquences de ce qu’il prépare, tout en lui montrant que l’on a bien compris que sa situation est telle qu’il envisage le pire.
– Dans tout ce que vous me dites, j’ai l’impression que vous pensez au pire.
– Oui, je ne vois plus que cela.
– Vous parlez de mettre fin à vos jours, vous parlez de vous suicider ?
– Oui…
Répondre à l’appel au secours et proposer de l’aide
Le comportement suicidaire est généralement un appel au secours. S’il n’est pas encore passé à l’acte, et qu’il en verbalise le risque, le suicidaire a encore quelque chose qui le raccroche à la vie. Il faut l’ancrer dans la survie en répondant à son appel.
– Vous avez plusieurs fois évoqué votre absence dans l’avenir, votre situation semble difficile à gérer.
– Oui, c’est très difficile.
– Vous avez essayé de trouver de l’aide dans votre entourage ?
– Je ne sais pas, je me sens perdu, sans plus aucun recours.
– Je peux vous aider à trouver ces recours, ou peut-être être moi-même ce recours ?
Quand un suicidaire s’adresse à vous, c’est que la partie de lui-même qui se raccroche à la vie voit en vous un soutien potentiel : saisissez la main tendue et proposez votre aide, de manière directe et non équivoque.
Les professionnels de la négociation de crise savent que plus une aide est proposée tôt, plus elle a des chances d’aboutir efficacement. Encouragez l’autre à solliciter l’aide de professionnels pour sortir de la situation et reprendre pied.
À éviter
Minimiser la situation de l’autre
Face à un suicidaire, analyser la situation avec notre propre cadre de référence serait dangereux : ce que vit l’autre ne peut être envisagé qu’à l’aune de son expérience, de son ressenti et de ses interprétations. Si je juge la menace suicidaire sans en vivre personnellement les origines, je risque de minimiser la situation.
– Arrête de dire n’importe quoi, bien sûr que non, ce n’est pas si grave que cela.
– Tu ne peux pas comprendre.
– Cela ne vaut vraiment pas la peine de voir les choses en noir. On va sortir, cela va te changer les idées…
L’objectif n’est pas d’évaluer la gravité objective de la situation de l’autre, mais d’évaluer la gravité de la détresse ou de la souffrance éprouvées par l’autre. L’implication juste, évoquée dans la première partie de cet ouvrage, revêt là une importance particulière : trop peu impliqué, je vais laisser penser à l’autre que je suis désinvolte. Trop impliqué, je risque de perdre mon objectivité et de tomber dans l’engagement émotionnel, source d’interprétations erronées.
Donner des leçons de morale
Une personne en situation de détresse attend un soutien, pas un jugement. Il ne faut pas donner de leçon de morale au suicidaire, en l’incitant par exemple à vivre par obligation vis-à-vis de ses proches ou pour ne pas donner une mauvaise image de lui-même.
– Allez, soyez sérieux, et secouez-vous un peu au lieu de vous apitoyer. Si vos proches vous voyaient, quelle image auraient-ils de vous ?
L’attitude de jugement est basée sur le fait que nous considérons notre cadre de référence comme la grille d’analyse de toutes les situations : en voulant le coller sur le vécu d’une autre personne, en l’occurrence le suicidaire, nous biaisons l’analyse objective et nous jugeons l’autre en fonction de nos propres valeurs, et non des siennes.
Considérer le suicide comme un acte de folie
Les suicidaires sont généralement des personnes posées et réfléchies. Seuls 10 % des suicidaires que nous avons étudiés étaient des psychotiques en crise, tous les autres avaient la tête sur les épaules. Menacer de mettre fin à ses jours n’est pas anodin, et c’est généralement le fait d’un individu tout à fait rationnel et organisé.
2. LE PERVERS
Réunion de travail entre M. Étienne, chef de service, et une collaboratrice.
– Madame Irène, vous êtes incompétente. Je suis désolé, mais tout ce que vous faites est nul.
– Mais, monsieur Étienne, je fais de mon mieux, vous le savez.
– Ce que je vois, c’est que tout ce que j...