1
Avant
Il y aura des matins et des étés,
Des orages, et des flammes.
LA PREMIÈRE FOIS QUE J’AI TRAVERSÉ le pont pour aller sur l’île, j’ai su que je ne m’étais pas trompée. C’était bien là qu’il fallait vivre, dans cet « entre-deux-rives ». Je venais d’emménager au 14 du boulevard Morland, dans un appartement que j’avais voulu vierge de tout passé. J’avais tout vendu. De la vaisselle aux tableaux, j’avais bradé les meubles, jeté les draps. Après avoir vécu plusieurs mois dans le décor immuable de notre mariage, bien après son départ, j’avais décidé qu’il était temps de ne plus être la gardienne d’une histoire qui n’existait plus. J’ai tant pleuré.
Chaque soir, laisser couler les larmes d’une absence si rude. Lit vide, draps défaits, mon corps replié. J’attendais que le sommeil vienne, et il venait enfin comme un cadeau, repos. Au fond, je pensais que mes larmes le feraient revenir. La peine est souvent le dernier lien avec celui qui n’est plus. Alors on s’y accroche, aussi douloureux que cela soit, on s’y agrippe à cette souffrance, jusqu’à épuisement. J’étais épuisée. J’avais mené trop de combats pour faire vivre encore les vestiges de ce nous solennel.
J’avais lutté pour qu’il ne parte pas avec elle, elle avait lutté pour qu’il me quitte. Elle avait gagné. J’avais lutté pour qu’il revienne, elle avait lutté pour qu’il ne regrette pas son choix. Elle avait gagné, encore. Alors j’avais lutté pour ne pas oublier, et dans ce combat solitaire, enfin, j’avais triomphé. Mais ce lourd trophée, porté à bout de bras, me fatiguait un peu plus chaque jour. D’autant qu’à chaque fois que je le croisais, je devinais chez lui l’exaltation des histoires débutantes, même s’il faisait quelques efforts de tristesse. Alors, sans que je m’en aperçoive, la coupe commémorative m’a échappé des mains, et elle s’est brisée là, un matin.
Un jour, au lever, j’ouvris un tiroir, le tiroir d’une commode d’un bleu artificiellement passé, un tiroir qui s’ouvrait bien mais se refermait mal, un tiroir où mes affaires étaient mêlées à celles dont il ne voulait plus. Assise par terre, je regardais ce curieux amalgame d’un passé lui aussi artificiel, et que je ne reconnaissais pas. Aurais-je voulu associer un souvenir à ces étoffes et ceintures que je n’y serais même pas parvenue. Et pourtant, ces derniers mois, j’avais su me reposer avec tant d’aisance dans la coquille de ma peine. Mais il me sembla, ce matin-là, avoir perdu aussi ce petit confort inconfortable des larmes et des mouchoirs, de la valse des images blessantes.
Pourtant, il y avait dans ce tiroir tout un film de souvenirs faciles. Un petit haut turquoise en crochet, que je portais le jour où il me vit la première fois. Moi, je ne l’avais pas vu. Je me souvenais bien de ce jour-là, de la pluie au dehors, de la voiture dans laquelle il monta, et de moi, assise à l’arrière. Il se retourna et vit mes yeux clairs. Il m’avait aimée au premier regard — il me l’avait dit, plus tard. Et c’est pour cette raison que j’avais gardé le petit haut turquoise.
Parce qu’au fond, je ne me souvenais pas vraiment de son visage, ce jour-là. Je tenais donc dans mes mains un souvenir qui n’appartenait qu’à lui, dont seul le récit constituait une émotion commune. Je me suis levée, je suis allée chercher un grand sac, et puis j’y ai entassé toutes les affaires de la commode bleue, y compris les miennes parce que je les avais choisies pour lui. Et puis les sacs se sont accumulés dans l’entrée. J’allais d’un meuble à l’autre. Je prenais les objets, je les reposais, j’y retournais encore. Et je finissais par les jeter. J’essayais de m’émouvoir, mais je n’y arrivais plus. Cette nuit-là, je n’ai pas dormi, je n’ai pas pleuré. J’ai vidé. Vidé ma peine et ma mémoire.
Quand il m’a semblé qu’il ne restait plus rien, j’ai pris une douche, je me suis maquillée, j’ai enfilé le seul jean, le seul pull que j’avais gardés et j’ai appelé Simon.
Simon, un garçon simple et sympathique que je connaissais depuis peu, à qui j’avais plu je ne sais comment lors d’une soirée écourtée comme tant d’autres. Il m’avait appelée plusieurs fois, j’avais préféré écourter aussi. Mais il me fallait de la vie, de la vie en moi, autour de moi. Dans ce nouveau vide, il fallait que quelqu’un s’anime pour m’animer, me réanimer. Alors je l’ai appelé.
Il est arrivé sans tarder sur son scooter. Je l’ai attendu en bas de chez moi. Il est venu souriant, désirant. Je suis montée derrière lui, et il a roulé vite ; le vent semblait chasser mes pensées. J’ai aimé ça, la vitesse, le vent. Il m’a emmenée au cinéma — je ne me souviens plus du titre du film, c’était une comédie. Je regardais les couples autour de moi qui se parlaient, s’échangeaient des sourires, ou profitaient en silence de la présence de l’autre.
À cet instant, j’ai voulu me fondre dans ce décor dominical. J’ai pris la main de Simon. Il m’a souri. Il avait un beau visage un peu poupin, un début de bonhomie qui ne se confirmerait qu’avec l’âge, bien que je sache déjà que je ne serais pas là pour le constater. Il avait mis du parfum, il sentait bon, les plis frais de sa chemise ressemblaient à des draps. J’ai pensé à son lit, à mon corps dans son lit. J’ai pensé qu’il fallait que mon corps inerte s’agite un peu. Il a déposé un baiser dans mon cou et je le lui ai rendu.
Nous avons quitté la salle en silence et roulé encore jusqu’à son petit appartement d’étudiant qu’il n’était plus. Il n’y a pas eu de gêne entre nous. Mus par cet accord tacite, nous sommes devenus amants.
Plus tard, je me suis félicitée intérieurement de cet événement qui faisait à nouveau de moi une femme désirable. Il m’a demandé si je voulais rester, j’ai pensé aux sacs dans l’entrée, et j’ai dit oui. Nous nous sommes endormis, et au réveil, enfin, il n’y a plus eu de larmes, juste du café, posé au bas du lit. Je lui ai expliqué que je devais vendre tout ce que j’avais. « Même la voiture ? » a-t-il demandé. Oui, même la voiture.
Il m’a dit qu’il connaissait des gens pour ça, qu’il pourrait m’aider à quitter la banlieue, celle des couples en sommeil.
J’ai expliqué : « Je veux qu’il y ait de la vie autour de moi, des voitures, tout le temps, des gens qui marchent, qui se pressent, qui parlent ; je ne veux même plus de dimanches. » Il a ouvert un plan de la capitale. Il a dit : « Alors c’est là qu’il faut être. » Tout en fumant ma première cigarette, j’ai pensé qu’il avait sans doute raison. Et puis il a fallu que je me dépêche, parce que ce jour-là encore, il fallait que je parle d’amour.
C’était mon métier, l’amour, en parler, l’écouter. L’amour dans toutes ses variations, du coup de foudre à la rupture, de l’adultère à la solitude. J’en connaissais toutes les gammes, toutes les fausses notes. C’était venu comme ça. Étrangement, au fur et à mesure que mon mariage se décousait, on m’avait demandé d’éclairer les cœurs de mes conseils. Il faut croire que je le faisais bien, avec conviction, parce que j’étais devenue connue pour ça. Je passais plusieurs fois par semaine à la télévision, j’avais écrit un livre sur le célibat, je recevais d’innombrables courriers de couples au bord de la rupture. Paradoxe, paradoxe de ma vie solitaire où je pleurais le soir, et apportais des sourires sur des visages inconnus le jour. Pourtant ma peine me permettait souvent de mieux comprendre celle des autres, d’entrer en résonance avec eux, de mieux les orienter.
Encore aujourd’hui, je ne sais pas comment j’ai pu avoir ce courage d’y croire pour les autres, de m’émerveiller de leur bonheur devant une caméra. À cette époque, je recevais souvent ces témoignages heureux comme des coups de poignard dans mon propre cœur, et ceux moins heureux comme une confirmation cruelle de mes fréquents déboires en la matière.
Je m’en sortais néanmoins avec les honneurs. La procédure, toujours la même, était très simple : je commençais par passer au maquillage — je me regardais rarement dans la glace, ce à quoi je pouvais bien ressembler m’était égal, ça ne changeait rien. Lorsque j’étais prête, j’allais sur le plateau. On attendait le présentateur. Parfois longtemps, très longtemps. Quand il arrivait, l’émission pouvait commencer. Il me saluait d’un signe de tête. Je ne le connaissais pas, ni personnellement ni professionnellement. La production avait simplement décidé que je passais bien à l’antenne, il avait approuvé. Cela suffisait. Sur le plateau, il me traitait souvent avec une complicité amicale de surface. Quel que soit le sujet, j’avais toujours quelque chose à dire. Je m’étonnais moi-même de cette ressource. À chaque question, j’avais une réponse. Je ne préparais quasiment rien. Je me concentrais simplement sur chaque invité, je leur donnais des conseils. Parfois, le présentateur me félicitait pour une réponse, une remarque qu’il jugeait juste. Et puis voilà. L’émission terminée, il repartait dans sa loge, je repartais chez moi. J’enchaînais parfois plusieurs tournages, ce qui était à la fois exaltant et épuisant. Mais j’aimais cette fatigue : ce besoin vital de dormir me rendait plus vivante encore.
En fait, j’avais du mal à saisir que ces heures passées là, sous les projecteurs, allaient être diffusées en public. J’étais toujours étonnée quand on me reconnaissait dans la rue, ça me rappelait de façon souvent inopportune quel drôle de métier je faisais. Peut-être qu’au fond, les ravages de ma vie privée ne me permettaient pas de penser que je puisse avoir une quelconque légitimité à parler d’amour. Mais la conviction avec laquelle j’en parlais devait compenser ce manque d’implication personnelle.
Cette distance faisait de moi mon propre cobaye. Chaque émotion pouvait m’être utile dans cette autre vie. Et c’est ainsi que j’accueillis mon nouvel amant.
Alors, ce jour-là, comme les autres, j’allais parler d’amour, le cœur et le corps un peu plus légers, plus denses aussi de par ces nouvelles émotions, ou plutôt ces anciennes revisitées. Au fil des jours, je me laissais porter par la simplicité enthousiaste de Simon. Je dormais chez lui, je passais rarement chez moi, j’achetais ce qu’il me fallait, au jour le jour. Je m’habillais avec les vêtements des tournages. J’avais l’insouciance d’une fille en vacances, en vacances d’elle-même. En dehors de mon travail, je ne pensais qu’à des choses très simples, comme la façon dont je souhaitais me nourrir, celle dont j’avais envie de faire l’amour le soir même, ou encore celle dont j’allais occuper mon week-end ou ma soirée.
Très vite, j’ai cherché un appartement dans l’arrondissement que Simon avait mentionné. Très vite, il a vendu mes meubles, les tableaux, la voiture. Très vite, j’ai déménagé.
2
Avant ce jour-là
Il me faut tout détruire,
Sentiments et souvenirs…
UN MATELAS, UNE TABLE DE JARDIN, deux chaises et un piano, voilà ce qui meublait mon petit appartement au cœur de la capitale. Il y avait une cheminée aussi, et j’attendais l’hiver avec impatience pour que crépitent les flammes. Quand tout n’est plus que vacuité, il faut remplir. Nous nous accommodons mal du vide.
Remplir l’espace, c’était assez facile : j’ai acheté, du neuf. Ces premières fois répétées, encore et encore, me procuraient des sensations agréables. Premier café dans la tasse, première nuit dans les draps, première douche et première fois le corps dans cette serviette. L’espace, c’était facile ; mais l’esprit est beaucoup moins docile. Au début, j’ai vraiment cru que je l’avais vidée, cette mémoire, vendue aux enchères, comme le reste, qu’elle avait trouvé le passé pour acquéreur. J’étais pourtant bien placée pour savoir que ce n’était pas si simple, mais je voulais tant y croire.
C’est venu, revenu, après l’amour.
Quelques jours après mon installation, Simon était resté dormir. Je lui rendais son hospitalité avec plaisir. C’était bien qu’il soit là, parfois. Une nuit, il m’étreignit avec fougue, comme toujours, mais, imperceptiblement d’abord, puis plus nettement ensuite, je m’aperçus que je ne ressentais rien. Physiquement, mon corps ne réagissait pas. C’est après, après que j’y ai repensé, les yeux grands ouverts, pendant qu’il dormait, j’ai repensé au corps de l’autre, à son odeur, son corps déshabillé puis habillé, habillé dans un souvenir, souvenir de nous, larmes.
Saleté de peine, juste endormie, qui se réveillait là, en pleine nuit.
Après plusieurs heures passées à fumer jusqu’au petit jour, l’insouciance qui avait teinté ces dernières semaines disparut. On change plus facilement les draps que l’homme qui s’y est reposé.
Je décidais néanmoins de ne pas rompre, seulement d’espacer nos rencontres, même si je trouvais de moins en moins de plaisir en chacune d’elles. Simon restait le paravent, la digue, qui empêcherait le passé de me submerger. S’il était clair que sa bonne humeur naturelle ne m’était plus communicative, je m’efforçais néanmoins de sauver certaines apparences. Il n’était pas dupe, mais il le cachait bien lui aussi. Désenivrée, j’avais froid sur son scooter, froid dans mon lit, comme quand l’automne revient doucement.
J’avais pourtant appliqué l’un des conseils que je prodiguais si souvent : fuir la comparaison, s’éviter toute pensée néfaste, vivre le moment tel qu’il est. Difficile exercice. Si difficile d’ailleurs que je passais de plus en plus de nuits seule.
Si la peine était toujours là, elle était néanmoins plus sourde. Mes larmes n’avaient plus aucune utilité, il n’y aurait pas de retour. Notre passé s’éloignait comme un paysage que l’on quitte à bord d’un bateau. Les petits souvenirs devenaient flous, les autres se déformaient lentement.
Finalement, je ne savais pas trop quoi faire de cette nouvelle tranche de vie. J’avais peu d’amis, de connaissances, j’en avais perdu beaucoup dans la bataille. Parfois, on m’appelait, mais là encore souvent, trop souvent, c’était pour me demander mon avis, mon expertise sur une situation amoureuse. Et je jouais le jeu, n’ayant moi-même pas grand-chose à dire. On s’était réjoui de ma nouvelle relation, pensant clôturer là de ...