
- 256 pages
- French
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eBook - ePub
Le gardien de la norme
À propos de ce livre
« Le réviseur, il dépasse les simples questions de langue. [...] Je pense que tous les gens qui pensent faire de la révision linguistique devraient lire ce livre. » Les auteurs Éric Dupont et Monique Proulx couvrent d'éloges Le gardien de la norme à l'émission Plus on est de fous, plus on lit sur Radio-Canada Première. Écoutez le segment complet ici: http://bit.ly/2dX7ZMD
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Informations
III
L’album sépia
J’ai choisi d’évoquer ici des auteurs et des éditeurs que j’ai connus durant mes années de formation, la rencontre la plus récente parmi les onze ci-après remontant à plus d’un quart de siècle. Avec le temps, ces portraits se sont décolorés (mais les souvenirs qu’ils charrient sont restés très nets).
Un secret trop bien enfoui
Il arrivait au bureau en sautillant sur ses pieds légers, aériens, comme munis de ressorts, qui supportaient incompréhensiblement un corps massif et court, à la panse saillante, le veston détaché comme pour qu’il puisse respirer un peu plus librement, et en effet il soufflait fort, c’est par cela seulement qu’on l’entendait venir. Il était toujours pressé, le temps lui manquait, comme s’il pressentait qu’il allait mourir avant d’atteindre la soixantaine. Son bureau reflétait son rythme de vie étourdissant : des colonnes de dossiers et de livres qu’on s’attendait à voir s’écrouler incessamment, il y avait là une telle abondance, un tel fouillis de papiers et de crayons qu’il devait déplacer quelque chose pour pouvoir poser un nouveau livre, une nouvelle brochure. Et il fallait voir l’air de la secrétaire quand il lui téléphonait de l’extérieur du bureau pour lui demander de repêcher des profondeurs de ses tours de Pise le papier dont il avait un urgent besoin. La pauvre Murielle pratiquait un métier à haut risque, exposée qu’elle était aux humeurs cyclothymiques de son patron. Mais elle ne perdait pas pour autant le sourire jocondien qui recelait toute son ironie.
Un matin, vers neuf heures trente, Yves Dubé est entré dans mon bureau en coup de vent, l’air espiègle. Qu’est-ce qui va me tomber sur la tête cette fois-ci ? Il avait dans la main un manuscrit d’une épaisseur inquiétante. Il me l’a tendu et, sans préambule : « Tiens, de la lecture pour toi. On mange à midi avec l’auteur pour que tu lui parles de son texte. C’est une espèce de scénario, je crois que ce n’est pas la bonne forme, il faudra peut-être qu’il en fasse un roman, mais tu verras. » Avant d’ajouter, pour bien marquer le plaisir qu’il prenait à me jouer ce mauvais tour : « Je compte sur toi pour faire une bonne performance. » Comment me tirer d’embarras ? Trois cent cinquante pages – oui, me direz-vous, avec les didascalies, ça fait beaucoup moins –, mais le piquant de l’affaire, c’est que deux aspects de mon caractère s’appliquaient parfaitement à la situation : un, sous la pression, je perds tous mes modestes moyens ; deux, je lis lentement. Il me semble que, ce matin-là, j’ai regardé aussi souvent ma montre que le manuscrit, que le temps a été aussi interminable (chaque seconde était une torture) que bref (la pile de feuilles baissait désespérément lentement), manuscrit dont, en passant, je ne garde aucun souvenir. Je me rappelle toutefois plus clairement son auteur, Roland Lepage, un homme aux manières douces dont le silence me paraissait triste ou douloureux ; il se dégageait de sa présence une solitude, une intériorité. Cet être subtil a sans doute senti l’affolement du jeunot ignare quoique de bonne volonté, catapulté directeur littéraire pour les besoins d’un organigramme, pour les desseins aussi précis qu’impénétrables du patron. Me suis-je bien débrouillé ? Eh bien, non. Je me souviens, en particulier, d’une remarque que j’ai honte de rapporter mais qui a l’avantage d’illustrer mon maigre bagage de l’époque. M. Lepage avait publié un livre pour enfants intitulé Icare. Avant que nous nous dirigions vers le restaurant, je lui ai dit, heureusement sans qu’il y ait de témoin – et je suis convaincu qu’il ne m’a trahi auprès de personne du milieu –, que je trouvais excellente son idée d’Icare qui voyait ses ailes fondre à l’approche du Soleil. L’auteur n’a pas tiqué. Vous dire mon saisissement, mêlé de reconnaissance envers l’auteur, quelques années plus tard, lorsque j’ai pris connaissance du mythe d’Icare. Ce n’est donc pas M. Lepage qui m’a renseigné, il était trop délicat, et il ne s’est même pas permis un sourire attendri. J’avais vingt-six ans. Plusieurs années après, je suis allé voir au théâtre de la Compagnie Jean-Duceppe sa pièce Le Temps d’une vie, dont le personnage de Rosana était incarné par Muriel Dutil, avec sa voix fragile et tremblante. Cette mère souhaitait loger sa vieillesse chez le fils dont elle était le plus proche, mais c’était plutôt son autre fils qui était disposé à l’accueillir. Et encore quelques années plus tard, discutant avec une auteure à la personnalité bien affirmée, j’ai évoqué ce personnage aussi extraordinaire qu’ordinaire. Elle m’a lancé : « Les femmes ne sont pas comme ça, elles sont plus fortes ; ce ne sont pas des victimes. » Ah bon. Je n’ai pas su quoi répondre, ou plutôt je n’ai pas osé lui répliquer, parce qu’elle ne méritait pas cette confidence, que si j’avais été bouleversé par Rosana, c’est parce que j’y avais reconnu l’histoire de ma mère.
Les gaffes n’ont pas manqué. Le propriétaire, Gérard Leméac, un homme grand, austère, aux cheveux blancs, que je ne me rappelle pas avoir vu sourire, et qui ne s’intéressait nullement à ses employés, tenait l’entreprise de son père. En fait, il n’avait d’éditeur que le nom, mais il avait une passion pour la chasse et la pêche. Il arrivait parfois à l’étage des éditions ; il s’enfermait alors avec son directeur général, dans le capharnaüm de ce dernier, pour de longs conciliabules dont ne filtrait pas le moindre son : ils discutaient sans doute de leurs affaires, et pas seulement des éditions Leméac, car Yves Dubé portait aussi le chapeau de président de l’Association des éditeurs canadiens, ce qui, on l’imagine, donnait à leurs entretiens une tournure plus large, plus politique. Bref, une des seules fois où M. Leméac m’a adressé la parole, ce fut pour s’enquérir des progrès de la production d’un livre qui lui tenait à cœur et me demander d’y apporter le plus grand soin. L’auteur en question était un jeune homme plein d’allant, qui maîtrisait bien son sujet, en l’occurrence la chasse aux pigeons, et que l’autre réviseure et moi trouvions fort sympathique, malgré ses airs d’hurluberlu ou à cause d’eux. L’ouvrage comprenait de nombreux documents iconographiques, dont quelques cartes illustrant la répartition géographique des pigeons et les territoires de chasse. Lorsque l’imprimeur, Bertrand de Cardaillac, est venu nous apporter l’ouvrage tout chaud sorti de ses presses de Montmagny, je me suis aperçu qu’une carte qui devait paraître en quatre couleurs, avec en légende la signification des couleurs, était en fait reproduite en noir et blanc. J’avais oublié de demander à l’imprimeur de faire une séparation de couleurs, ce sont les termes de l’époque. Catastrophe. Convocation dans le bureau de M. Dubé en présence de l’imprimeur. Connaissant le caractère de mon patron, je m’attendais, au mieux, à une réprimande cinglante et, au pire, au congédiement pur et simple. (Patience, ça viendrait.) Or, je n’en suis pas revenu : non seulement il ne m’a pas envoyé une volée de bois vert, mais il m’a défendu, reprochant l’impair à l’imprimeur, une bonne pâte d’aristocrate français qui avait atterri on ne sait trop comment dans le Bas-du-Fleuve et qui devait être habitué à subir en silence les vexations de son client.
M. Dubé excellait dans l’art de se brouiller avec les gens. Ça devait mettre de l’ambiance dans ses relations, qui, autrement, auraient pu s’étioler dans l’ennui. Par exemple, un jour, me parlant d’un ancien allié qu’il venait d’inscrire sur sa liste noire, il m’a déclaré, jouissant assurément de l’effet qu’il préparait : « Ou bien il a fait exprès, et c’est une crapule ; ou bien il ne le savait pas, et c’est une ordure ! » Après toutes ces années, il m’arrive encore de me demander lequel de ces deux qualificatifs il vaut mieux se voir accoler. Je parie que le paria en question a eu droit par la suite à une réhabilitation en règle, soulignée par force flatteries et octroi de petits privilèges. Car il arrivait à mon patron de se réconcilier avec des personnes par qui il s’était senti trahi ou persécuté. La palme, dans le domaine des réconciliations, et le pluriel est ici tout à fait indiqué, revient à ce réviseur qu’il a congédié un jour, puis réembauché quelques mois plus tard, puis congédié de nouveau, puis re-réembauché quelque temps après. Vous me suivez ? Ce type a été embauché trois fois et congédié deux fois. Puis il est parti de lui-même.
Un jour, je ne me rappelle plus sous quel prétexte, M. Dubé m’a fait venir dans son bureau. Il a sorti de son portefeuille la photo d’une peintre, en me disant qu’il avait l’intention de publier un livre d’elle. Connaissant bien cet enthousiasme, je lui ai dit : « Encore une idylle ? Pour le temps que ça va durer. » Il a encaissé le coup sans répliquer.
Pour M. Dubé, la « permanence téléphonique » était capitale ; sans doute ne voulait-il rater aucun message, et c’était bien compréhensible. Par conséquent, il n’était pas question que la directrice de la production, la secrétaire et les deux ou trois réviseurs (selon les époques) sortent dîner en même temps. En outre, la journée de travail se terminant à cinq heures, le patron avait trouvé un bon moyen de s’assurer que tout le monde restait à son poste jusqu’à la dernière minute lorsque lui-même n’était pas au bureau : il téléphonait à cinq heures moins cinq, voire moins deux, et demandait à parler une fois à l’une, une fois à l’autre, se découvrant alors pour le travail de chacun un intérêt d’autant plus étonnant qu’il venait rarement nous voir dans notre bureau.
En septembre 1979, M. Dubé m’a proposé de l’accompagner à la Foire du livre de Francfort. Comme lui y allait à titre de président de l’Association des éditeurs canadiens, il m’a demandé de représenter Leméac. Le voyage consistait en une semaine à Francfort, où nous partagerions une chambre, et une autre semaine à Paris, où je devais me débrouiller pour trouver un hôtel… autre que le sien. À la fois ravi et inquiet, je l’ai prévenu que je ne connaissais rien à la promotion des livres, aux droits d’auteur, au métier d’éditeur. Il m’a répondu qu’il m’expliquerait le tout en temps et lieu. (J’attends toujours.) De Francfort, je me souviens surtout que j’avais beaucoup de mal à m’endormir, puis, après avoir absorbé des somnifères – j’étais en proie à cette époque à des crises de panique déclenchées par une crise d’identité –, à me réveiller. Le jour, j’errais, un peu zombi, dans le vaste centre des congrès, sous un éclairage cru, consommant du café si fort que le lait arrivait à peine à le faire pâlir, m’attardant aux kiosques des exposants, disposé à rendre service chez mon éditeur, mais on ne m’a donné aucun rôle de directeur littéraire, d’éditeur ou autre à jouer, j’étais un figurant errant.
Quelques mois auparavant, ayant vu quelques poèmes que j’avais publiés dans la revue Estuaire, mon patron m’avait demandé si j’avais un recueil à lui soumettre. Je ne savais trop si la chose se faisait, si je devais avoir des scrupules à l’idée de publier dans la maison d’édition qui m’employait. Finalement, après quelques semaines, ma vanité avait cédé à cette excitante tentation. À peine deux ou trois jours plus tard, il m’a rapporté le manuscrit en me disant que le ton était trop romantique, que l’ensemble n’était pas assez resserré. J’étais évidemment déçu, mais je suis vite tombé d’accord avec son appréciation, qui m’a en fait stimulé à retravailler mes textes, à les épurer, à les désentimentaliser. Quelques mois plus tard, je lui ai soumis un recueil transformé. Le surlendemain, il m’a annoncé qu’il acceptait de le publier. Il n’avait qu’une exigence : ne pas laisser les pages blanches que j’avais prévues entre les parties du recueil, parce qu’il craignait que les lecteurs concluent à un défaut d’impression. J’ai alors remplacé ces quatre pages par des citations, dont deux de René Char, ce qui a suscité chez M. Dubé ce commentaire : « Tu es à peu près la seule personne à Montréal qui lit ce poète. » Il exagérait. Ainsi est né mon premier recueil, dont l’écriture conformiste ne me rend pas du tout fier.
Pour ce qui est du deuxième recueil, en 1982, soit trois années après mon congédiement, c’est le noir total : je ne trouve aucun souvenir du contexte dans lequel j’ai présenté le manuscrit à M. Dubé, je sais seulement que c’est lui qui m’a approché. Mais ce faisant, est-ce que je ne piétinais pas mon amour-propre ? Sans doute. Et sans doute y avait-il de sa part le besoin de se racheter, dans ce petit jeu qu’il semblait si bien connaître et qui consistait à rompre pour mieux se réconcilier, et qui était peut-être moins un jeu que le besoin, dans ses rapports avec les gens, de sonder les limites de son pouvoir.
Une dizaine d’années plus tard, une fin d’après-midi, tandis que j’étais assis seul dans un bar gai, je l’ai vu arriver. J’étais ému. Il s’est arrêté à ma table, nous avons parlé un peu, je l’ai invité à quelques reprises à s’asseoir, mais il a refusé. Peu après, je lui ai demandé : « Dis-moi pourquoi exactement tu m’as congédié. » Sa réponse a été évasive, je suis revenu à la charge, mais je n’ai rien pu tirer de lui. Le tutoiement de ma part était une nouveauté ; il marquait des rapports dont l’autorité était maintenant exclue et où la familiarité devenait possible. J...
Table des matières
- Page couverture
- Les Éditions du Boréal
- Faux-titre
- Titre
- Crédits
- Dédicace
- Exergue
- Préface
- Avant-propos
- I - Le gardien de la norme
- II - Le directeur du non
- III - L’album sépia
- IV - Leurs mots et les miens
- Alec a disparu
- Crédits et remerciements
- Fin
- Quatrième de couverture
Foire aux questions
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