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essai sur la fiction et l'histoire

  1. 250 pages
  2. French
  3. ePUB (adaptée aux mobiles)
  4. Disponible sur iOS et Android
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essai sur la fiction et l'histoire

À propos de ce livre

Récit d'une obsession pour la crise d'octobre 1970, cet essai nous entraîne tout autant dans les labyrinthes de l'histoire politique que dans l'atelier du romancier, où la justesse des faits le dispute à la ténacité d'un mythe auquel contribuent militants, acteurs politique, policiers, agents de renseignement et autres personnages. Aussi mineure que puisse paraître cette crise politique en comparaison de celles qui avaient lieu ailleurs dans le monde au même moment, sa dimension symbolique résiste à l'usure du temps. Histoire d'une obsession d'écrivain, donc, mais aussi histoire d'une double fabrication. Car ici les montages de la fiction côtoient ceux du pouvoir politique et des services de police et de renseignement. Cette inquiétante proximité débouche sur un grand jeu de la vérité qui ne promet aucune résolution définitive. C'est l'originalité et la beauté de vouloir résoudre une énigme politique par le truchement de la fiction. Qui donc est manipulé dans cette histoire et dans l'histoire de la crise d'Octobre? Les militants du FLQ, les acteurs politiques de l'époque, les citoyens du Québec, les lecteurs de Louis Hamelin? Pas étonnant que l'auteur de La Constellation du lynx résume son aventure en ces termes : « Une magistrale leçon de lecture. »

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Informations

Année
2019
ISBN de l'eBook
9782764646021
L’Italie (1)
Depuis longtemps, affirmer que le roman et l’idéologie font mauvais ménage relève du lieu commun le plus banal. La précaution d’ajouter l’adjectif officielle à idéologie devrait s’imposer, ne serait-ce que pour nous rappeler que, loin de ses manifestations les plus extrêmes et les plus étriquées, l’idéologie est aussi ce milieu mental dans lequel, comme société, groupe, individu, nous baignons sans même, à de rares exceptions près, en être conscients. Cela dit, il faudrait aussi, seconde précaution, distinguer l’idéologie, entendue dans son sens le plus étroit, de la pensée politique, la première ne donnant le plus souvent qu’une pauvre idée de la forme fossilisée que peut prendre la seconde.
Un romancier peut se permettre d’avoir une pensée politique, non de suivre une idéologie reconnue, le plein accord avec cette dernière, ciment dans les fissures du doute, étant la voie la plus sûre pour tuer son ouvrage. S’il ne peut se défendre d’entretenir, fût-ce inconsciemment, une idéologie – soit le faisceau de valeurs à partir desquelles il écrit –, mettre sa prose au service d’une pensée officielle, d’une idéologie agréée, serait une déviation contre-nature, pour ne pas dire un crime contre l’esprit ironique de la prose romanesque. Et cette remarque s’appliquant à la situation du romancier généraliste devient, chez le romancier de l’histoire, l’exigence d’une extrême vigilance puisque, peu importe la forme qu’il lui donne, le jugement politique exercé sur le passé constitue une dimension à laquelle son travail ne saurait échapper.
En 1974, Elsa Morante, dont l’œuvre rare avait déjà été couronnée par les deux principaux prix littéraires italiens, fit paraître La storia, un gros roman populaire sur la traversée italienne du xxe siècle, et particulièrement de la Seconde Guerre mondiale. Le livre, à commencer par cette étiquette même de populaire que lui reprochait la critique, provoqua, dès sa parution, une controverse dans son pays. On y jugeait, d’une part, déplacée, poseuse et extravagante la prétention de la romancière à exiger et obtenir que son livre fût disponible, dès ses premiers tirages, dans une édition de poche vendue à un coût accessible. Mais la critique de gauche contestait aussi bien le caractère populaire du contenu de l’œuvre, faisant remarquer qu’aucun des personnages auxquels Morante avait prêté vie n’était un authentique prolétaire. C’est principalement le défaut idéologique de l’histoire selon Morante qui fit l’objet des critiques les plus féroces.
1974. Les années de plomb. À mi-chemin de la fondation des Brigades rouges (1970) et du redouté « compromis historique » par lequel le président de la Démocratie chrétienne et premier ministre de l’Italie, Aldo Moro, va presque réussir, deux mois avant sa mort, à faire entrer les communistes au gouvernement (1978). En attendant, la gauche prolétarienne et anti-impérialiste a le vent dans les voiles.
Quand j’ai lu La storia, je me souviens d’avoir ressenti, par moments, un certain agacement devant l’approche choisie par la romancière, qui donnait l’impression de vouloir situer sur un même plan, dans l’échelle de l’importance historique, les balbutiements langagiers inauguraux du petit Useppe, né du viol d’une Romaine par un soldat allemand ivre, et les funèbres prestiges de la participation des légions italiennes à l’invasion de l’URSS. À l’époque de ma lecture, n’ayant pas encore moi-même procréé, je me montrais peu sensible à cette magie des calembours et calembredaines enfantins. Celle d’un enfant dont la langue, mère de toutes les créations verbales, s’édifie à coups d’erreurs émouvantes et d’involontaires et comiques envolées poétiques. Le parti pris de Morante, qui était d’incarner le point de vue, sur l’histoire dite universelle, des êtres les plus faibles, des immémoriales victimes innocentes des guerres de toujours, m’avait échappé, au point que je jugeais disproportionnées non seulement la place occupée par Useppe dans la trame narrative, mais aussi celle du chien-chien de la famille. Je marchais encore à plein dans l’hommerie de l’histoire.
Dans La storia se profile une sensibilité érigée en un large spectre idéologique qui, de féminine à féministe, déferle au même moment sur tout un pan de la littérature occidentale. Morante choisit d’investir cette sensibilité dans la structure convenue du gros roman à succès, plutôt que dans les aventures formelles plus ou moins lisibles d’une avant-garde dûment identifiée.
Considéré du strict point de vue de l’idéologie, le roman d’Elsa Morante était plus proche du monde que des idées. Il heurtait de front l’idéologie dominante d’une grande partie de la littérature et de la critique italiennes de ces années de plomb, plus proche de l’extrême gauche, ou d’un mythique eurocommunisme en forme de troisième voie, que d’une droite adossée à son repoussoir fasciste.
Le roman, qui provoqua la rupture de l’auteure avec Pasolini, un compagnon de route, dérangeait avec son idéologie imprécise dont l’impardonnable péché était sans doute de ne pas être immédiatement réductible à une ligne de parti, à un kit de pensée convertible en action, voire à une posture pacifiste récupérable par un camp, plutôt qu’à une position morale, générale, totale sur la guerre, voisine de celle qu’exprimait le Bardamu de Céline dans Voyage au bout de la nuit : « Je ne veux plus mourir. »
L’Italie (2)
Il s’agit de formes de complicité entre nous et les pouvoirs qui nous empêchent, les pouvoirs et nous, de dire ce qui s’est vraiment passé.
Alberto Franceschini, Brigades rouges :
l’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur
Par une étrange facétie de l’histoire, il semble que les ennemis d’hier – les brigadistes et l’État – aient réussi à trouver un moyen pour coexister, mais seulement à travers leurs silences réciproques.
Giovanni Fasanella, Brigades rouges :
l’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur
Au mitan des années 1970, le noyau historique des Brigades rouges est décimé : Alberto Franceschini et Renato Curcio sont arrêtés en 1974, Mara Cagol tombe l’année suivante. La génération de brigadistes qui leur succède, dominée par Mario Moretti, afin de frapper les institutions politiques à la tête du pays, haussera la violence anti-étatique à un niveau supérieur, inaugurant les années de plomb.
Le 16 mars 1978, un commando d’une dizaine de brigadistes intercepte le convoi formé par la voiture du premier ministre démocrate-chrétien, Aldo Moro, et son escorte, en route pour le parlement, et mitraille mortellement ses cinq gardes du corps avant d’emmener le chef de l’exécutif en captivité. Moro n’aura pas la chance du juge Sossi, relâché par Franceschini quatre ans plus tôt, au moment où l’étau se resserrait autour de sa « prison du peuple ». Il est retrouvé criblé de balles cinquante-cinq jours après sa capture, dans le coffre d’une voiture abandonnée en plein centre de Rome.
« Si tu veux comprendre la crise d’Octobre, intéresse-toi à l’affaire Moro », m’avait conseillé Jacques Cossette-Trudel au cours d’une de nos conversations téléphoniques. Et c’est ce que j’ai fait.
Au-delà de la simple coïncidence que représente le fait d’avoir tous les deux été retrouvés morts dans le coffre d’une voiture, par-delà, aussi, une évidente différence d’échelle – les brigadistes et leurs complices, sympathisants actifs et membres des réseaux de soutien, ont totalisé, à l’apogée des années de plomb, une couple de milliers d’individus, contre, au plus fort de la crise d’Octobre, largement moins d’une centaine pour le FLQ –, les ressemblances les plus frappantes, entre les affaires Moro et Laporte, relèvent de la gestion de la situation politique par l’appareil militaro-policier et la classe dirigeante.
La désolante inefficacité des policiers romains pendant la séquestration, en plein centre-ville de Rome, d’Aldo Moro a été soulignée par de nombreux observateurs. L’histoire des Brigades rouges est pleine de péripéties révélant la négligence, la nonchalance, voire l’apparente étourderie du pouvoir et de ses bras armés.
Au Québec, un Cossette-Trudel reconnaît que ses amis et lui, alors même qu’ils épiaient les allées et venues de leur futur otage, se sentaient eux-mêmes « surveillés ». Alberto Franceschini, lui, avait l’impression que les BR était protégées. Pour une raison fort simple à ses yeux : « On nous a combattus quand c’était utile de nous combattre, on nous a laissé faire quand c’était utile de nous laisser nous développer. »
On croit voir se profiler, derrière les relations de ces États avec leurs mouvements terroristes – Italie et Brigades rouges, Québec et FLQ –, un même mécanisme : l’instrumentalisation de la violence terroriste à des fins de consolidation du pouvoir. La logique répressive trouve, dans la subversion armée, une justification si totale qu’il est permis de se demander (comme, en son temps, le docteur Ferron dans ses fameuses lettres ouvertes au Devoir) si de subtils encouragements secrètement prodigués à ces forces d’opposition clandestines, résultant en la transformation d’un ennemi mortel en allié objectif, ne pourrait pas s’inscrire dans le cadre plus large d’une stratégie de renforcement de la légitimité des gouvernements. La violence devenant alors ce carburant destiné à alimenter le plus puissant moteur de tout pouvoir politique, qui est la raison d’État.
Franceschini : « Nous sommes partis à la conquête d’un nouveau monde, sans nous rendre compte qu’en réalité nous contribuions à consolider le vieux. »
« Stratégie », ai-je écrit. Pourtant, je n’irai pas jusqu’à imaginer quelque sphinx ruminant, du haut de sa tour d’ivoire, la manière de conduire à leur perte des masses humaines hostiles au règne du Prince. Cet individu existe sans doute. Mais le truc auquel je pense est en quelque sorte plus fondamental et plus ancien, il fait partie de l’arsenal des forces de l’ordre depuis toujours. Sa forme la plus simple s’incarne dans l’agent provocateur. Tactique un tantinet plus sophistiquée, la provocation par abstention : laisser le champ libre à des criminels dont les projets funestes sont connus des autorités.
Ultimement, on en arrive à ce constat : la meilleure forme de prévention de la violence politique, pour l’État et ses bras armés, consiste à la commettre soi-même.
Un autre trait commun aux deux affaires – Moro et Laporte – consiste en ceci : un otage dont le décès éventuel représente la mort assurée du mouvement qui a commis et revendiqué son enlèvement.
Par « mort d’un mouvement », je ne veux pas dire l’état des forces s...

Table des matières

  1. Page couverture
  2. Les Éditions du Boréal
  3. Faux-titre
  4. Du même auteur
  5. Titre
  6. Crédits
  7. Dédicace
  8. Citations
  9. Histoire d’une obsession
  10. Incontestable
  11. Cam
  12. La compagnie
  13. Tolstoï
  14. La Piaule
  15. Le lien entre Réjean Ducharme et Toronto
  16. Le diable et Jacques Ferron
  17. Forêts
  18. 6,9 secondes
  19. Une conversation entre Samuel Nihilo et Louis Hamelin
  20. Masse poulet et Masse livreur de poulet
  21. Les Combatteurs
  22. La cassette
  23. L’Italie (1)
  24. L’Italie (2)
  25. Le principe de Franceschini
  26. Le témoin
  27. Écrivain = assassin
  28. Rédicule
  29. Sur le gril
  30. Le Sud
  31. Parano
  32. Rue Bachand
  33. Le portrait
  34. La culture
  35. Complexités
  36. À gauche rien de nouveau
  37. Silence
  38. Deux maisons
  39. Histoire d’une petite histoire
  40. Le roman heuristique
  41. La confession de Pierre Laporte (une reconstruction)
  42. Induction
  43. Polemos
  44. Myster l’Anglois
  45. Herméneutique
  46. Confidences internautiques d’un ancien policier
  47. S & I
  48. Lisacek (une infiltration)
  49. Ce qui s’est réellement passé
  50. Critique littéraire
  51. Discours de réception
  52. Le fil du rasoir
  53. Le sourire de Cam
  54. La truite de Jacques Pelletier
  55. Crédits et remerciements
  56. Fin
  57. Quatrième de couverture

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