La petite poule d'eau
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La petite poule d'eau

  1. 248 pages
  2. French
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  4. Disponible sur iOS et Android
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La petite poule d'eau

À propos de ce livre

G. Roy, à partir du souvenir d'un été passé dans une région sauvage du Manitoba, un pays situé plus loin que le «fin fond du bout du monde», a imaginé le recommencement de toutes choses.

Informations

Année
1993
ISBN de l'eBook
9782764611173
L’école de la Petite Poule d’Eau

I

Dans un rayon de cinquante milles autour de la maison de Luzina, il n’existait en tout que deux écoles du gouvernement. L’une au nord, comprise dans la réserve indienne, n’était ouverte qu’aux enfants de la tribu saulteux1. L’autre école était plus loin encore, à dix-huit milles de route impossible. Elle était située au settlement de Portage-des-Prés. Cette colonie progressait. Sa population comprenant douze enfants, elle avait pu s’assurer une maîtresse d’école et quelques livres. L’inspecteur y venait de temps à autre, tous les deux ou trois ans, faire sa visite, quand un ensemble tout à fait heureux de circonstances lui en permettait l’accès, au mois de juin autant que possible, s’il n’avait pas plu depuis trois semaines au moins et si son auto résistait aux douze derniers milles de la piste. Il fallait que ces vingt et un jours consécutifs de beau temps requis pour sécher le chemin de Portage-des-Prés survinssent avant les vacances de l’inspecteur, qui commençaient au début de juillet. Il avait tout de même dû les retarder presque à chacun de ses voyages à Portage-des-Prés. Mais les avantages de la colonie ne réglaient pas le problème de l’instruction dans l’île de la Petite Poule d’Eau.
***
Encore une fois les canards prirent leur long vol vers le Sud. Les oies sauvages filèrent aussi au-dessus de l’île, venant de retraites encore mieux cachées au nord ; elles ne nichaient jamais qu’à dix milles au moins de la plus proche des habitations des hommes ; les sternes, les poules d’eau, les poules des prairies, les sarcelles décampaient. Le pays était sillonné de voies aériennes, comme visibles, et toutes occupées dans le même sens. Bientôt la Grande Poule d’Eau charria des îlots de neige. Elle aussi prit une allure vive, comme pressée de fuir, à cause de ces gros paquets blancs qu’elle entraînait et qui permettaient de mesurer la vitesse du courant. Avec tristesse Luzina voyait venir un autre hiver d’engourdissement, toujours sans institutrice et sans classes régulières. Même les enfants des Sauvages étaient mieux partagés que les siens ; ils avaient une école, disait Luzina. Mais ici, comment faire ! Or, un soir, en se berçant dans la cuisine, Hippolyte trouva une solution à ce casse-tête.
Jamais Hippolyte ne se berçait seul. Aussitôt qu’il s’installait dans la berceuse, trois ou quatre enfants venaient se « faire prendre ». Il en mettait un sur chacun de ses genoux, deux autres sur les bras de la grande chaise, et, ainsi chargée, ample et solide, la berceuse partait pour une sorte de voyage, car, non seulement elle berçait tous ses passagers, mais encore elle les promenait à travers la cuisine. Tout ce temps, Hippolyte fumait, puisque c’était son heure de détente. Naviguant à toute allure et entourée d’une épaisse fumée, la chaise était presque à la porte ; Hippolyte réfléchissait et, tout à coup, il entrevit le moyen. Il était simple ; il ne s’agissait que d’y penser. Hippolyte arrêta quelque peu son voyage ; il enleva sa pipe : la fumée s’amincit. Hippolyte annonça sans surexcitation la profonde découverte qui allait transformer leur existence :
— Mais pour les enfants, la mère, j’y pense ; on pourrait écrire au gouvernement !
À peine prononcé, le mot introduisit dans la petite maison des Tousignant un réconfort si satisfaisant, si évident, qu’ils demeurèrent tout étonnés d’être si longtemps passés à côté. Hippolyte eut le plaisir de voir le visage de Luzina réfléchir à son tour, s’absorber, s’épanouir et, dans le même instant, le féliciter, lui, Hippolyte, de savoir toujours à qui s’adresser. Le gouvernement, bien sûr ! Comment ni l’un ni l’autre n’y avaient-ils pas encore pensé ! Toutes sortes d’images imposantes, solides et rassurantes, représentèrent en ce moment le gouvernement à Luzina.
Il siégeait à Winnipeg, la plus belle ville qu’elle déclarait avoir vue. Elle l’avait vue durant son voyage de noces, en route pour la Petite Poule d’Eau. Il logeait dans une maison tout en marbre importé d’Italie. Luzina s’était laissé dire que la construction avait coûté plusieurs millions de dollars, et elle le crut absolument à cette minute. Il ne devait pas y avoir au monde de Parlement beaucoup mieux logé que celui du Manitoba. Ce Parlement était surmonté d’une statue d’homme qui avait des ailes et venait de France. On y accédait par un grand escalier, de marbre également. Presque tout était de marbre dans ce Parlement. De chaque côté de l’escalier, deux bisons, grandeur nature, paraissaient prêts à charger. Les bisons étaient l’emblème du Manitoba : des bêtes à grosse tête rentrée directement dans l’énorme bosse du cou, sans encolure ou tout en encolure selon le point de vue, et dont le pied semblait encore gratter furieusement le sol des Prairies. On les avait décimées et, maintenant, elles symbolisaient l’audace et la croyance au progrès de la province. Mais c’était par les écoles de Winnipeg que Luzina s’avisait avoir été surtout conquise. De grandes écoles à plusieurs étages, tout en fenêtres. Le gouvernement s’en occupait. Le gouvernement qui régnait derrière les deux bisons était des plus avancés en matière d’éducation. Il avait décrété l’instruction obligatoire avant qu’il n’y eût assez d’écoles pour tous les enfants et des routes pour y aller.
Confiante, Luzina déchira une feuille de son bloc de papier et elle écrivit au gouvernement. Elle rêva des bisons en bronze. Nulle province au monde ne devait posséder comme emblème des bêtes aussi puissantes. Le Canada lui-même n’avait qu’un castor. Dans ce rêve de Luzina des bisons fonçaient de partout à la fois contre l’ignorance des pays arriérés. Le lendemain, glace ou non, Hippolyte fut dépêché avec la lettre au-delà des deux rivières, au long de la piste, sur la terre ferme, à la rencontre du facteur. C’était le même qu’autrefois, un vieil original du nom de Nick Sluzick qui, depuis les dix ans qu’il annonçait son départ pour des pays plus tranquilles, moins habités, faisait toujours la navette entre le bureau de poste le plus reculé de la province et les dernières maisons du pays, tout juste avant la toundra éternelle.
Six semaines plus tard, au même endroit, Nick Sluzick en grognant tira d’un des sacs postaux une lettre adressée aux Tousignant. Pierre-Emmanuel-Roger, qui était envoyé en reconnaissance tous les vendredis, la trouva dans leur boîte aux lettres, au creux d’un vieil arbre gelé à mort. Dans un coin de l’enveloppe il y avait un bison surmonté d’une croix, le tout gravé en relief noir sur blanc et très impressionnant. Tout de suite Pierre en comprit l’importance. Il fit à la course le trajet de la boîte aux lettres à la maison, un peu plus d’un mille. Il aurait bien pu enfoncer dans la Petite Poule d’Eau, tant il négligeait d’examiner si la glace sous ses pieds était assez bien prise. Luzina l’attendait sur le seuil, par un froid de trente au-dessous de zéro, les joues en feu.
— Y a le buffalo1, lui apprit Pierre.
— Le buffalo !
Elle entrevoyait l’énormité de la puissance à laquelle elle s’était adressée. La belle enveloppe que convoitait Pierre vola en petits bouts. « Dear Mrs. Tousignant », commença de lire Luzina. Elle ne comprenait pas beaucoup l’anglais, mais assez pour saisir les bonnes nouvelles. Il lui sembla comprendre que le gouvernement s’excusait d’abord d’avoir fait attendre si longtemps sa réponse. Il disait que, ne connaissant presque pas le français, il avait dû faire appel à son collègue québécois, Jean-Marie Lafontaine, au service des Titles and Land, lequel l’avait aidé à traduire la lettre de Luzina.
C’était bien de la confusion apportée au gouvernement par sa faute, et Luzina en rougit quelque peu. De plus, expliquait le gouvernement, la lettre de Luzina adressée au Gouvernement de l’Instruction avait mis beaucoup de temps à trouver les bureaux du Department of Education et, entre tous ces bureaux, celui de Mr. Evans qui s’occupait justement des requêtes telles que Luzina en avait présenté. C’était donc lui qui répondait à Luzina. Elle examina la signature et vit en effet qu’elle correspondait avec les caractères écrits plus bas, beaucoup plus lisibles, à la machine à écrire. Mais tout cela n’était que des préliminaires, si aimables fussent-ils. Luzina arriva à l’essentiel dans le deuxième paragraphe.
Dans ce deuxième paragraphe de sa lettre, le gouvernement exposait à Luzina qu’elle ne s’était pas trompée en l’estimant très intéressé à l’éducation. Il se disait désolé d’apprendre qu’en des régions telles qu’en habitait Luzina, il y avait apparemment de futurs citoyens privés d’école. Tout cela était à changer le plus rapidement possible, et tout cela changerait, promettait le gouvernement, car c’était bien par l’éducation qu’une nation s’élevait. En conséquence, il se disait prêt à envoyer une institutrice dans l’île de la Petite Poule d’Eau à partir du mois de mai, pour quatre ou six mois, selon que la température et les routes le permettraient, à deux conditions :
Premièrement, qu’il y eût une petite bâtisse ou tout au moins une pièce de la maison qui servirait d’école. Deuxièmement, que le nombre des écoliers fût au moins de six ayant tous atteint l’âge de l’inscription scolaire.
Le gouvernement se prétendait obligé de se montrer assez sévère sur ce dernier point : à moins de six élèves qui ne seraient ni trop vieux ni trop jeunes, il ne pouvait, à son grand regret, qu’encourager Luzina à attendre d’avoir plus d’enfants ou quelques voisins qui auraient aussi des enfants. Si ces conditions étaient satisfaites, il enverrait une institutrice et il paierait lui-même, de sa propre bourse, le traitement du school teacher. Eux, les Tousignant, auraient à fournir l’abri, la nourriture, l’hospitalité.
L’hospitalité, pensez-vous ! La mine affairée, les yeux brillants, Luzina était déjà prête à tout renverser pour recevoir sa maîtresse d’école qu’elle voyait presque arrivée, débouchant des roseaux, sa petite valise à la main.
Elle vit aussi à quel point elle avait été bien inspirée de ne pas s’arrêter une seule année de mettre au monde de futurs écoliers. Aurait-elle eu besoin d’encouragement que ce dernier règlement de l’instruction touchant le nombre des élèves n’aurait pas eu pour effet de ralentir Luzina.
À l’heure qu’il était, elle put répondre au gouvernement qu’elle avait cinq enfants en âge d’aller à l’école, qu’un sixième, Joséphine-Yolande Tousignant, aurait six ans dès le mois de juin, et qu’il lui semblait à elle, Luzina, que le gouvernement pourrait passer sur une aussi légère infraction aux règlements, vu que Joséphine serait tellement proche de ses six ans quand la classe ouvrirait. Elle espérait bien, écrivit-elle, ne pas être obligée d’attendre toute une autre année, rien que par la faute de Joséphine. Quant à espérer une autre famille assez près de chez elle, elle disait que cela les retarderait encore bien plus que Joséphine.
1. L’une des tribus indiennes, autrefois nomade, des Prairies, qui vit actuellement, ainsi que toutes les autres tribus ayant conclu un traité avec le gouvernement canadien, en des régions isolées où elles jouissent de droits exclusifs de pêche et de chasse. L’accès des réserves est généralement défendu aux Blancs.
1. Le bison est improprement appelé buffalo dans l’Ouest canadien.

II

La lettre à peine partie, Luzina aurait voulu voir Hippolyte à la construction de l’école. Plus vite ils auraient rempli les conditions du gouvernement et moins, à son avis, celui-ci pourrait les envoyer promener. À sa confiance toujours très grande envers le pouvoir du gouvernement s’ajoutait, maintenant qu’il lui devenait plus familier, une certaine petite dose de méfiance quant à la réalisation des promesses. « Ils ne pourront pas se dédire si on se met en frais de bâtir une école », avait calculé Luzina. Mais rien ne pressait tellement, au dire d’Hippolyte. Il fallait tout de même attendre que la neige disparût. Que la terre fût même un peu dégelée. La mère n’avait pas à se tracasser, promit-il, l’école irait vite dès qu’il pourrait s’y mettre. Elle, cependant, affirmait qu’elle ne dormirait pas tranquille tant que la charpente ne serait pas montée. On ne savait jamais ; il pourrait y avoir des élections provinciales, des changements de gouvernement. Ce bon et sympathique Mr. Evans lui-même pourrait être remplacé. Le caractère de Luzina, sous l’influence de l’ambition, des hauts et des bas qu’elle introduisait dans son cœur, d...

Table des matières

  1. Couverture
  2. Les Éditions du Boréal
  3. Titre
  4. Avant-propos
  5. Faux-titre
  6. Crédits
  7. Dédicace
  8. Note de l'éditeur
  9. Les vacances de Luzina
  10. L’école de la Petite Poule d’Eau
  11. Le capucin de Toutes-Aides
  12. Chronologie
  13. Écrits de Gabrielle Roy
  14. Quatrième de couverture

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