L'Ă©criture de ce livre est nĂ©e de la conviction que la parole humaine dĂ©tient force de vie et de liaison, mais qu'elle nous sĂ©pare aussi de nous-mĂȘme en mĂ©diatisant notre rapport Ă la concrĂ©tude du monde et aux lois de la matiĂšre. Au centre de ce paradoxe apparaĂźt le sujet parlant â dĂ©sirant â qui, tout en utilisant les mots de l'Autre, est tenu d'apprendre Ă s'exprimer en son propre nom afin de s'insĂ©rer dans l'ordre symbolique et d'assumer, selon les mots d'HervĂ© Bouchard, le « rĂŽle de sa vie ».Ă travers la lecture des oeuvres de trois auteurs prĂ©occupĂ©s par la question de l'inadĂ©quation de la parole au rĂ©el â celles d'HervĂ© Bouchard, Pierre Perreault et Hector de Saint-Denys Garneau â, cet ouvrage cherche Ă mettre en lumiĂšre « la part de scandale de la parole crĂ©atrice », c'est-Ă -dire l'inĂ©vitable aliĂ©nation qu'implique cette derniĂšre au coeur mĂȘme de l'invention. Convoquant les Ă©tudes littĂ©raires, la thĂ©orie psychanalytique ainsi que certains Ă©lĂ©ments de philosophie, on verra que toute vellĂ©itĂ© de contrĂŽle absolu du dĂ©ploiement de la parole humaine â incommensurable â se rĂ©vĂšle illusoire lorsque l'assujettissement au langage sert d'assise Ă une rĂ©flexion sur notre activitĂ© crĂ©atrice.

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Le scandale et l'incommensurable
Engendrement et assujettissement par la parole chez Hervé Bouchard, Pierre Perrault et Hector de Saint-Denys Garneau
- 208 pages
- French
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Le scandale et l'incommensurable
Engendrement et assujettissement par la parole chez Hervé Bouchard, Pierre Perrault et Hector de Saint-Denys Garneau
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LittératureCHAPITRE I
Parents et amis sont invités
Ă y assister dâHervĂ© Bouchard:
Ă©crire entre lâappelĂ©e et lâexcĂ©dĂ©
Il nâest pas question de mourir. Il est question de jouer Ă renaĂźtre, dâaller chercher dans le rĂ©cit dâun mort la vĂ©ritĂ© et la vie1.
Le prĂȘtre alpiniste
Lâhistoire est simple, voire banale: nous aurions toutes et tous pu la vivre. Parents et amis sont invitĂ©s Ă y assister, drame en quatre tableaux avec six rĂ©cits au centre dâHervĂ© Bouchard est un livre qui raconte la mort, parle Ă partir de deux morts â celle du pĂšre Beaumont, chef de famille dĂ©cĂ©dĂ© soudainement dans sa berceuse, et celle de lâorphelin de pĂšre numĂ©ro six, suicidĂ© Ă vĂ©lo. Drame divisĂ©, comme lâindique son long titre, en quatre tableaux scindĂ©s de six courts rĂ©cits, ce texte aux multiples ruses langagiĂšres met en scĂšne une famille de JonquiĂšre complĂštement dĂ©stabilisĂ©e par ces morts quâelle charrie et autour desquelles elle devra sâorganiser. Le premier tableau de lâopus sâouvre dâailleurs sur la scĂšne dâexposition du corps du pĂšre Beaumont au salon funĂ©raire et prĂ©sente cinq orphelins de pĂšre prĂ©nommĂ©s, selon lâordre de leur naissance, numĂ©ro un, deux, trois, quatre et cinq, ainsi que leur mĂšre, la veuve ManchĂ©e, alors enceinte de lâorphelin de pĂšre numĂ©ro six. Ces personnages, stupĂ©faits par la disparition de lâautoritĂ© de la parole paternelle, seront amenĂ©s au fil du texte Ă se raconter Ă travers lâimpensable de cette expĂ©rience de la perte, se Âconfrontant Ă une Ă©preuve de la parole â chant funĂšbre polyphonique ou notice nĂ©crologique Ă la mĂ©moire problĂ©matique â, nĂ©cessaire Ă la continuation de leur histoire, et ce, pour la suite du monde.
Chez Bouchard, la mort de lâautre sâinscrit Ă mĂȘme les corps des personnages, qui se voient, dĂšs le commencement du livre, tronquĂ©s, altĂ©rĂ©s par cette absence irrĂ©mĂ©diable. Si les orphelins de pĂšre «peuvent ĂȘtre jouĂ©s par un seul et mĂȘme pourvu que sa tĂȘte de seul et mĂȘme sâajuste facilement et rapidement Ă des corps de diffĂ©rentes tailles» (PA, p. 12), leur mĂšre, la veuve ManchĂ©e, femme mal amanchĂ©e, nâest guĂšre moins Ă©prouvĂ©e physiquement que ses fils: sidĂ©rĂ©e par le dĂ©cĂšs subit de son mari, les bras lui en sont littĂ©ralement tombĂ©s, la faisant prisonniĂšre, Ă lâimage dâune PasiphaĂ© des temps modernes, dâune robe de bois que personne nâa encore rĂ©ussi Ă lui enlever et qui lui sert de tuteur comme Ă une plante. Ces corps entravĂ©s, voire grotesques, sont rĂ©unis dĂšs lâouverture du texte autour du cadavre du pĂšre: «Regarde ton pĂšre Beaumont, il est dans la mort, il a ses mains dans la mort, son corps vidĂ© est dans la mort [âŠ] Il est notre mort, sa mort, nous la vivons» (PA, p. 17), dĂ©clare lâorphelin de pĂšre numĂ©ro un, mettant ainsi lâaccent sur cette expĂ©rience de la disparition â de lâautre, mais de soi aussi, par projection partagĂ©e par les membres de la famille Beaumont. La mort, ici, agit dans la vie; «point trou» autour duquel gravite toute lâentreprise narrative de Parents et amis, non seulement elle altĂšre le corps de la veuve et de lâorphelin, mais module Ă©galement leur rapport Ă la parole, faisant apparaĂźtre les trois figures de lâassujettissement qui guideront ma lecture: celle de lâappelĂ©e, des appauvris et de lâexcĂ©dĂ©.
Avec Parents et amis, paru en 2006 au Quartanier, HervĂ© Bouchard a tordu la notion de «genre» et fait entendre une voix novatrice en littĂ©rature quĂ©bĂ©coise dans la mesure oĂč il sâest revendiquĂ© dâune conception singuliĂšre de lâĂ©criture littĂ©raire, chez lui dĂ©finie comme «lâexpression de la parole vivante de lâhomme, laquelle est sans mesure2». Je veux ici prĂ©ciser que cette acception ne cherche pas Ă faire de lâĂ©criture une activitĂ© de transcription de la parole orale, mais bien une manifestation esthĂ©tique de ce quâimpose la parole au sujet: ce qui Ă la fois lâassujettit et le fonde. Dans cette perspective, lâune des volontĂ©s fortes du texte de Parents et amis consiste Ă remettre en doute, Ă mĂȘme lâĂ©criture, le «naturel» du parler et Ă casser, inlassablement, lâidĂ©e de cette parole qui nous appartiendrait et que nous pourrions modeler Ă notre guise. Chez Bouchard, comme chez Novarina, parler ne va pas de soi; prendre parole fragilise et assujettit le corps, mais se taire nâest pas une option, exigence de la parole que cherche Ă faire entendre le texte de Parents et amis par une pratique singuliĂšre de lâoralitĂ©:
Câest une forme dâoralitĂ© qui est Ă©videmment trĂšs factice. Câest une oralitĂ© qui est trĂšs Ă©crite, mais qui se dit trĂšs bien. Je ne me rĂ©clame pas dâune oralitĂ© qui veut reproduire le parler, la conversation de la rue. En gĂ©nĂ©ral, je nâaime pas lire les textes en joual, par exemple. Parce que les textes en joual obligent Ă une mĂ©diatisation supplĂ©mentaire. On est obligĂ© de traduire les mots que lâon voit pour les entendre comme on les aurait entendus sâils nâavaient pas Ă©tĂ© Ă©crits. Ăa, je veux me dĂ©faire de ça. Câest pour ça que jâĂ©cris tous les mots la plupart du temps correctement. Ă moins de vouloir une sonoritĂ© particuliĂšre. Câest une oralitĂ© qui ne veut pas reproduire un parler, mais le flot spontanĂ© de la parole. Une parole qui est dâune franchise crue3 [âŠ]
Bouchard se rĂ©clame ici dâune oralitĂ© qui se situe hors de la dichotomie anthropologique du parler et de lâĂ©crit, une oralitĂ© rejoignant ce que le thĂ©oricien du langage Henri Meschonnic a dĂ©crit comme «un primat du rythme et de la prosodie dans la sĂ©mantique, dans certains modes de signifier, Ă©crits ou parlĂ©s. LâintĂ©gration du discours dans le corps et dans la voix, et du corps et de la voix dans le discours4». La prĂ©sĂ©ance que donne au rythme lâoralitĂ© «trĂšs Ă©crite» de Bouchard nĂ©cessite de remettre en doute la dĂ©finition de «lâoral vu comme âsourceâ [et] lâĂ©crit comme [âŠ] figĂ©, [âŠ] qui nâa su quâĂ©tendre lâopposition du signifiant et du signifiĂ© Ă celle du parlĂ© et de lâĂ©crit5». «PoĂ©tiquement, lâoral peut ĂȘtre du figĂ© aussi», affirme encore Meschonnic; «lâĂ©crit est confondu avec sa matĂ©rialitĂ© imprimĂ©e6», ce qui laisse croire que «lâoral [est] le parlĂ©, que le passage Ă lâĂ©crit [est] la perte de la voix, du geste, de la mimique, de tout lâaccompagnement du corps Ă lâĂ©noncĂ© profĂ©rĂ©7». Pourtant, lâoralitĂ© quâinscrit Bouchard dans le texte cherche Ă dĂ©passer cette opposition en instituant le phĂ©nomĂšne de la parole comme plus complexe que le seul fait de parler Ă voix haute, et celui de lâĂ©criture comme trace et tĂ©moin du frayage de la parole dans le corps: «câest une oralitĂ© littĂ©raire, ou Ă©crite; câest une Ă©criture qui parle. Câest une Ă©criture qui produit de la salive, qui fait appel Ă la bouche8». LâoralitĂ©, chez Bouchard, nâa donc pas cette vocation joualisante qui tenterait de mimer le parler populaire Ă lâaide dâun travail sur le signifiant â «jâĂ©cris tous les mots la plupart du temps correctement» â, mais dĂ©sire plutĂŽt approcher le statut et la source, le «flot spontané» de la parole au moyen de ruses rythmiques dont je reparlerai bientĂŽt mais que je peux dĂ©jĂ dĂ©cliner sous quatre formes principales: celle de la rĂ©plique, de la rĂ©pĂ©tition, de la translation et, la derniĂšre mais non la moindre, celle de la liste.
Une parole qui engendre les corps
Câest parle ou meurs, il nây a pas dâalternative9.
Hervé Bouchard
PlacĂ©e face Ă lâĆuvre, je nâai dâautre choix que dâenvisager Parents et amis comme un texte qui pose dâentrĂ©e de jeu lâĂ©nigme de sa forme, en donnant Ă lire un drame constituĂ© de quatre tableaux entrecoupĂ©s en leur centre par six rĂ©cits racontĂ©s par diffĂ©rents personnages et supposant donc une rupture hautement narrative dans le registre dâĂ©nonciation dramatique. Comment concevoir cette dĂ©finition? LâĆuvre est-elle un texte théùtral, un drame Ă proprement parler? Si oui, que faire de ces six rĂ©cits, autonomes les uns des autres, qui viennent en interrompre lâexposition et rendre impossible, considĂ©rant leur caractĂšre plus narratif, une mise en scĂšne fidĂšle et intĂ©grale du texte10? Bouchard confirme dâailleurs lâintentionnalitĂ© du brouillage alors quâil admet, dans une causerie Ă©crite accordĂ©e Ă lâessayiste et psychanalyste JosĂ© Morel Cinq-Mars, avoir eu lâexacte intention «de faire un drame en quatre tableaux avec six rĂ©cits au centre, de mĂȘler encore les genres narratif, poĂ©tique et dramatique, sachant bien [quâil] faisai[t] une piĂšce injouable, un roman théùtral plutĂŽt11». Parents et amis nâest donc pas un texte théùtral demandant la venue dâacteurs et de metteurs en scĂšne pour dĂ©ployer toute son envergure, et le rĂ©duire Ă cette dĂ©finition afin de dĂ©chiffrer sa complexitĂ© serait rĂ©gler trop vite lâeffraction du genre commise par lâĆuvre, car celle-ci nâa pas Ă©tĂ© Ă©crite spĂ©cialement pour la scĂšne. Par ailleurs, accoler au texte la simple Ă©tiquette de rĂ©cit serait faire fi de lâabondante et signifiante prĂ©sence des codes théùtraux que sont personnages, acteurs, figurants, didascalies et tableaux, codes nâayant vraisemblablement pas Ă©tĂ© convoquĂ©s par hasard. ValĂšre Novarina affirmerait sans hĂ©siter quâil sâagit dâun théùtre des paroles â quâil appelle aussi théùtre utopique ou théùtre des oreilles â, procĂ©dĂ© dâĂ©criture au cĆur duquel les codes de la théùtralitĂ© occupent une place prĂ©dominante, mais mĂ©taphorique, leur permettant ainsi dâagir sur lâĂ©volution du texte tout en Ă©ludant les contraintes liĂ©es Ă une mise en scĂšne rĂ©elle.
Le théùtre des paroles novarinien englobe donc lâensemble de ces piĂšces problĂ©matiques «dont les dimensions, le nombre de protagonistes, les indications scĂ©niques interminables et abstraites empĂȘchent normalement toute reprĂ©sentation, confinant de ce fait leur existence au seul livre, dont les pages deviennent alors la scĂšne virtuelle12». Dans cette optique, lâappartenance de Parents et amis au théùtre des paroles me permettra de rĂ©flĂ©chir Ă la dĂ©finition de lâacteur hors de son seul mĂ©tier de comĂ©dien, celui qui demande de monter sur les planches du théùtre. Mais pour le moment, je chercherai Ă comprendre comment la fracture travaillĂ©e et volontaire du genre dont se rĂ©clame lâĆuvre de Bouchard permet de brouiller et de dĂ©placer les mĂ©canismes de reprĂ©sentation du corps des personnages en dĂ©finissant ceux-ci Ă lâextĂ©rieur de la stabilitĂ© de lâimage.
Dans son ouvrage PoĂ©tique du drame moderne, lâessayiste et homme de théùtre français Jean-Pierre Sarrazac souligne la nĂ©cessitĂ© encore vitale de penser le texte dramatique moderne dans le rapport Ă©troit et nĂ©cessaire quâil entretient avec son «devenir scĂ©nique: ce qui, en lui, en appelle au théùtre, Ă la scĂšne. Au point mĂȘme que ce qui fait lâenjeu du texte, Ă savoir le drame [âŠ], peut devenir second par rapport Ă son existence scĂ©nique13». Que faire, dĂšs lors, de la piĂšce Parents et amis qui, si elle avait Ă inclure les soixante-dix-neuf pages des rĂ©cits du centre en son sein, perdrait assurĂ©ment de sa cohĂ©rence lors de sa reprĂ©sentation devant public? Câest la question de la reprĂ©sentation, dâabord dans son acception théùtrale, qui sâimpose ici: comment faire tenir sur scĂšne, comment reprĂ©senter ce texte de théùtre qui nâen est pas un? Mon dĂ©sir nâest pas de cerner la forme que pourrait revendiquer une mise en scĂšne idĂ©ale de Parents et amis, mais bien de mâinterroger sur la maniĂšre dont le statut hybride de lâĆuvre influence lâexercice de reprĂ©sentation dans le texte; lâimage mentale. Comment reprĂ©senter ce théùtre oĂč les corps des personnages ne sont dĂ©finis que par les Ă©nonciations qui les peignent et les Ă©clairent, celles des autres et les leurs propres? Ă cet Ă©gard, la toute premiĂšre didascalie nous informe dâemblĂ©e dâun dĂ©tournement dans la reprĂ©sentation classique, descriptive, des corps en prĂ©sence, dessinant ceux-ci de maniĂšre Ă mettre en doute tout processus dâimagerie stable et concret, positif, que pourrait sâen faire le lecteur:
Lâorphelin de pĂšre numĂ©ro six passe le premier tableau dans le ventre de la veuve ManchĂ©e. Lâacteur dĂ©guisĂ© en orphelin de pĂšre numĂ©ro six cachĂ© dans le ventre de la veuve ManchĂ©e, il ne doit pas dĂ©passer. Aussi la veuve porte-t-elle une robe de graisse jusquâaux genoux. Si la veuve ManchĂ©e sâappelle la veuve ManchĂ©e, câest quâelle est ManchĂ©e. Si elle est ManchĂ©e, câest quâon ne voit pas ses bras, câest quâelle manque de sous, câest quâelle est en morceaux, câes...
Table des matiĂšres
- INTRODUCTION
- CHAPITRE I
- CHAPITRE II
- CHAPITRE III
- CONCLUSION
- RĂFĂRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
- Dans la collection NOUVELLES ĂTUDES QUĂBĂCOISES
Foire aux questions
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